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L’ère des risques interconnectés Comment les interdépendances façonnent la prochaine génération de crises systémiques

Perspective stratégique L’économie mondiale entre dans une ère de risques interconnectés. L’endettement public, le ralentissement de la productivité, le vieillissement démographique, le changement climatique, la concentration des infrastructures critiques, l’accélération de la numérisation, l’intelligence artificielle et les tensions géopolitiques ne constituent plus des risques indépendants.

26 septembre 2026

L’ère des risques interconnectés Comment les interdépendances façonnent la prochaine génération de crises systémiques

Ils sont de plus en plus reliés par des réseaux complexes de dépendances économiques, financières, technologiques et sociales, au sein desquels les différents risques peuvent se renforcer mutuellement.

Cette interdépendance transforme profondément la nature du risque systémique.

L’ampleur d’une crise future ne sera pas nécessairement déterminée par la taille du choc initial. Une perturbation relativement limitée peut produire des conséquences disproportionnées lorsqu’elle survient à un point critique d’un système fortement interconnecté. Une fois qu’un nœud essentiel est perturbé, le choc peut se propager à travers les marchés financiers, les chaînes d’approvisionnement, les réseaux numériques, les infrastructures et les institutions, générant des effets de deuxième et de troisième ordre bien au-delà de l’événement initial.

La question centrale de la gestion des risques évolue donc. Il ne suffit plus de demander :

« Quelle est l’ampleur du risque ? »

Il faut désormais s’interroger sur :

« Comment les risques sont-ils interconnectés et par quels canaux un choc peut-il se propager à travers le système ? »

Les travaux du Swiss Re Institute et de la London School of Economics (LSE) mettent en évidence quatre grands domaines dont l’interdépendance croissante façonne la prochaine génération de crises systémiques :

  • le système financier ;
  • l’écosystème numérique et l’intelligence artificielle ;
  • les risques naturels et le changement climatique ;
  • l’environnement socio-économique et géopolitique.

Les implications dépassent largement les entreprises ou les secteurs pris individuellement : elles concernent désormais la résilience de l’ensemble du système économique mondial.

Des risques isolés aux réseaux de risques interconnectés

La gestion traditionnelle des risques s’est largement structurée autour de catégories distinctes : risque financier, risque opérationnel, risque cyber, risque climatique, risque de chaîne d’approvisionnement, etc.

Cette approche devient de moins en moins suffisante lorsque les risques commencent à interagir.

Une cyberattaque peut, par exemple, apparaître initialement comme un risque technologique. Mais si elle perturbe une plateforme de paiement critique, elle peut devenir un problème de liquidité ; si les tensions de liquidité se propagent aux institutions financières, les conséquences peuvent devenir systémiques.

De même, une catastrophe naturelle peut initialement être considérée comme une perte physique ou assurantielle. Si elle perturbe une installation de production de semi-conducteurs, un centre de données, un réseau électrique ou un hub logistique fortement concentré, ses conséquences peuvent se propager aux chaînes d’approvisionnement mondiales et, finalement, aux marchés financiers et à l’activité économique.

Le risque systémique est donc fondamentalement un risque d’interdépendance.

L’enjeu essentiel n’est pas uniquement de savoir où le choc prend naissance, mais comment le système est connecté autour de ce point de départ.

Un paysage des risques des entreprises en pleine transformation

L’analyse des déclarations de risques de 91 grandes multinationales américaines, comparant 2019 et 2026, montre que les entreprises perçoivent désormais les risques comme plus larges et davantage interconnectés.

Trois évolutions sont particulièrement significatives.

L’intelligence artificielle : d’un risque sectoriel à une exposition systémique

L’intelligence artificielle n’est plus seulement une question relevant du secteur technologique. Elle est désormais intégrée dans la distribution, l’aviation, l’industrie pharmaceutique, l’agroalimentaire et de nombreux autres secteurs.

L’IA intervient dans les opérations, la prise de décision, les interactions avec les clients et les relations avec les autorités de réglementation. À mesure que son adoption progresse, les vulnérabilités associées à l’IA peuvent donc avoir des conséquences bien au-delà des seules entreprises technologiques.

Dans le même temps, l’IA possède un potentiel considérable d’amélioration de la productivité.

Elle crée ainsi un paradoxe fondamental : la même technologie qui peut renforcer la résilience économique peut également créer de nouvelles concentrations et de nouvelles fragilités.

Les coûts élevés de développement peuvent favoriser la concentration du marché ; la dépendance à des modèles similaires peut réduire la diversité comportementale ; l’automatisation peut produire des réactions rapides et corrélées ; et l’exposition financière croissante aux actifs liés à l’IA peut alimenter des cycles de marché auto-renforçants.

L’IA doit donc être considérée à la fois comme une source potentielle de vulnérabilité systémique et comme un levier potentiel de résilience.

Le changement climatique : lorsque la concentration physique devient un risque systémique

Le risque climatique est lui aussi de plus en plus déterminé par les interdépendances.

Les événements météorologiques extrêmes deviennent beaucoup plus importants lorsqu’ils affectent des infrastructures critiques fortement concentrées. Les centres de données, les réseaux électriques, les installations de production de semi-conducteurs, les plateformes logistiques et d’autres actifs critiques peuvent devenir des nœuds systémiques.

Un événement physique localisé peut ainsi avoir des conséquences mondiales lorsqu’il perturbe une infrastructure pour laquelle il existe peu de solutions de remplacement.

Cette vulnérabilité est particulièrement importante dans une économie qui dépend de plus en plus de la connectivité numérique permanente et de chaînes d’approvisionnement mondiales intégrées.

Les pressions socio-économiques : une capacité d’absorption des chocs sous pression

Les tensions socio-économiques peuvent renforcer d’autres formes de vulnérabilité systémique.

Les mouvements sociaux, les conflits du travail, la polarisation politique, la hausse du coût de la vie et les tensions géopolitiques interagissent avec des facteurs structurels tels que les inégalités, l’accessibilité au logement, le vieillissement démographique, la faible croissance de la productivité et l’endettement public.

Ces facteurs sont importants non seulement parce qu’ils peuvent provoquer des perturbations individuelles, mais aussi parce qu’ils peuvent réduire la capacité des gouvernements, des entreprises et des ménages à absorber les chocs ultérieurs.

Les marchés financiers ne reflètent pas nécessairement toute l’interconnexion des risques

Le rapport met également en évidence un possible décalage entre l’augmentation des vulnérabilités systémiques et la manière dont celles-ci sont intégrées dans les prix des marchés financiers.

Plusieurs catégories d’actifs sensibles au risque présentent des valorisations relativement élevées, tandis que les primes de risque restent comprimées sur certains marchés.

Parallèlement, la hausse des taux d’intérêt, l’inflation, les préoccupations budgétaires, les tensions géopolitiques et les coûts énergétiques contribuent à rendre l’environnement financier plus fragile.

Une évolution structurelle importante concerne également la relation entre actions et obligations souveraines. La corrélation historiquement négative entre ces deux catégories d’actifs s’est affaiblie et s’est orientée vers une relation plus positive après la période de la COVID-19.

Cette évolution est importante car les obligations souveraines ont traditionnellement joué un rôle de diversification face au risque actions. Si les deux classes d’actifs baissent simultanément en période de stress, les investisseurs peuvent être confrontés à des tensions de liquidité plus fortes, à des ventes forcées et à des phénomènes de désendettement.

L’enseignement plus général est que les corrélations qui semblent stables en période normale peuvent changer précisément lorsque la résilience est la plus nécessaire.

Un système financier plus connecté, plus rapide et plus complexe

Le système financier devient de plus en plus diversifié et interconnecté.

Les banques traditionnelles coexistent désormais avec les fonds de crédit privé, les prêteurs non bancaires, les fintechs, les marchés de crypto-actifs et les plateformes numériques. Les intermédiaires financiers non bancaires représentent aujourd’hui plus de la moitié des actifs financiers mondiaux.

Cette diversification peut élargir les sources de financement, mais elle peut également redistribuer le risque au sein d’un réseau plus vaste d’acteurs soumis à des cadres réglementaires et à des niveaux de transparence différents.

Les liens entre banques et institutions financières non bancaires — via l’effet de levier, le financement et le transfert des risques — créent ainsi de nouveaux canaux de propagation des tensions financières.

Dans le même temps, la vitesse de contagion a profondément changé.

La banque numérique, les paiements instantanés et les réseaux sociaux permettent à l’information et aux décisions financières de circuler presque instantanément. L’épisode de Silicon Valley Bank en 2023 a illustré la rapidité avec laquelle l’information et le comportement des déposants peuvent se propager par les canaux numériques.

La prochaine génération de crises financières pourrait ainsi se développer beaucoup plus rapidement que ne le supposent certains cadres traditionnels de gestion des risques.

Concentration numérique : efficacité et fragilité

L’économie mondiale dépend de plus en plus d’une infrastructure numérique relativement concentrée.

Les centres de données, les services cloud, les réseaux de communication et les grands fournisseurs technologiques constituent désormais l’ossature de l’activité économique moderne.

Selon le rapport, en 2024, trois entreprises représentaient environ 70 % des infrastructures mondiales de cloud, tandis que trois entreprises traitaient environ 97 % des transactions mondiales par carte bancaire.

Cette concentration peut générer d’importants gains d’efficacité. Mais elle crée également des dépendances : la perturbation d’un seul grand fournisseur pourrait affecter simultanément plusieurs secteurs.

C’est là l’une des tensions fondamentales des systèmes interconnectés :

une plus grande intégration peut accroître l’efficacité tout en augmentant simultanément l’exposition systémique.

Risques naturels : des dommages locaux aux perturbations mondiales

Les catastrophes naturelles ne deviennent pas automatiquement des événements systémiques. Leur importance systémique dépend largement de ce qu’elles perturbent et de la capacité à remplacer rapidement l’infrastructure affectée.

Un événement naturel touchant un actif isolé peut rester une perte localisée. Le même événement affectant un centre de données, une usine de semi-conducteurs, un réseau électrique ou un hub logistique fortement concentré peut provoquer des effets en cascade dans plusieurs secteurs.

Plus l’économie dépend d’un nombre limité de nœuds d’infrastructures critiques, plus les chocs physiques sont susceptibles de se transformer en chocs économiques et financiers.

Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement la probabilité d’une catastrophe, mais l’exposition du réseau créée par la concentration des actifs critiques.

Des pressions structurelles sur la capacité d’absorption des chocs

La résilience d’un système interconnecté dépend non seulement des chocs auxquels il est exposé, mais également de sa capacité à les absorber.

Trois pressions de long terme sont particulièrement importantes :

Le ralentissement de la productivité.
La croissance de la productivité du travail dans les économies de l’OCDE est passée d’environ 2 % par an entre 2001 et 2007 à environ 1 % entre 2008 et 2019.

Le vieillissement démographique.
L’OCDE prévoit que le ratio de dépendance des personnes âgées passera d’environ 31 % à 52 % d’ici 2060, ce qui accentuera les pressions sur le marché du travail, les systèmes de retraite et les dépenses de santé.

L’endettement public élevé.
Les gouvernements doivent simultanément faire face aux dépenses liées au vieillissement, à la santé, à la défense, au climat et à d’autres priorités. Cela peut réduire leur marge budgétaire pour répondre aux crises futures.

Ces facteurs sont essentiels car la capacité d’absorption des chocs constitue elle-même une composante de la résilience systémique. Des marges financières et budgétaires limitées peuvent transformer une perturbation maîtrisable en crise de grande ampleur.

La prochaine génération de crises systémiques sera définie par les effets en cascade

La caractéristique déterminante de la prochaine génération de crises systémiques pourrait ne pas être l’origine du choc, mais sa capacité à se propager en cascade à travers des systèmes interconnectés.

Une catastrophe naturelle peut perturber un centre de données.

La perturbation du centre de données peut affecter des services numériques.

La perturbation numérique peut affecter les paiements.

Les difficultés de paiement peuvent créer des tensions de liquidité.

Les tensions de liquidité peuvent se transmettre aux marchés financiers.

Le stress financier peut ensuite affecter l’investissement, l’emploi et l’activité économique.

L’événement initial peut donc être relativement limité par rapport à l’ampleur de ses conséquences finales.

C’est pourquoi le réseau de transmission peut être plus important que la taille initiale du choc.

L’interconnexion n’est pas intrinsèquement négative. Des réseaux diversifiés, redondants et disposant d’alternatives crédibles peuvent absorber et répartir les chocs.

La vulnérabilité apparaît lorsque le réseau comporte des dépendances fortement concentrées et des nœuds critiques sans solutions de remplacement suffisantes.

Cinq priorités pour renforcer la résilience systémique

Le rapport fait émerger cinq priorités stratégiques.

1. Surveiller les interdépendances, et pas uniquement les risques individuels

La surveillance des risques doit identifier les interactions entre catégories de risques, les effets de contagion potentiels et les concentrations critiques.

2. Réduire les dépendances critiques

Les entreprises et les pouvoirs publics doivent identifier leur dépendance excessive à l’égard de certains fournisseurs, plateformes, technologies ou infrastructures et développer, lorsque cela est possible, des alternatives crédibles.

3. Renforcer les réserves financières et budgétaires

La résilience suppose de disposer de suffisamment de capital, de liquidité et de capacité budgétaire avant qu’une crise ne survienne, et non après son déclenchement.

4. Développer le transfert des risques

L’assurance, la réassurance, les partenariats public-privé et les solutions offertes par les marchés de capitaux peuvent contribuer à répartir les pertes qui dépassent la capacité d’absorption d’une institution ou d’un secteur.

5. Repenser la réglementation et les stress tests autour de scénarios interconnectés

Les tests de résistance doivent de plus en plus intégrer des scénarios combinant plusieurs risques : IA, cyberattaques, perturbations d’infrastructures, tensions sur les marchés financiers et défaillances des systèmes numériques.

Implications stratégiques pour les assureurs, les institutions financières et les dirigeants

Le message central de The Age of Interconnected Risks est que la prochaine crise systémique ne respectera probablement pas les frontières traditionnelles entre les secteurs.

Elle pourra commencer dans la finance, la technologie, les infrastructures physiques, le climat, les chaînes d’approvisionnement ou l’environnement socio-économique, puis se propager rapidement à l’ensemble de ces domaines.

Pour les assureurs et les institutions financières en particulier, cela exige une conception plus large du risque.

Il ne suffit plus d’estimer la probabilité et la gravité d’événements individuels. Il devient essentiel de comprendre les dépendances, les concentrations, la substituabilité et les canaux de contagion.

Trois capacités deviennent ainsi déterminantes :

Diversification

Réduire la dépendance excessive à l’égard d’un fournisseur, d’une technologie, d’un marché, d’un territoire ou d’une contrepartie.

Substituabilité

S’assurer que les ressources, services et infrastructures critiques disposent d’alternatives crédibles lorsqu’une source principale devient indisponible.

Capacité d’absorption des chocs

Maintenir des capacités financières, opérationnelles, technologiques et assurantielles suffisantes pour absorber une perturbation sans provoquer de défaillances secondaires.

La question stratégique des dirigeants et des responsables des risques évolue donc de :

« À quels risques sommes-nous exposés ? »

vers :

« Comment nos risques sont-ils interconnectés, où se trouvent nos dépendances critiques et comment un choc pourrait-il se propager à travers le réseau ? »

Il s’agit d’un changement fondamental : passer de la gestion individuelle des risques à la gestion des interdépendances.

À l’ère des risques interconnectés, la résilience dépendra de plus en plus de la capacité à identifier les vulnérabilités critiques avant qu’une crise ne survienne, à réduire les concentrations dangereuses, à préserver des capacités financières et assurantielles suffisantes et à créer des solutions alternatives avant qu’elles ne deviennent nécessaires.

L’avenir de la gestion du risque systémique ne consiste donc pas seulement à prévoir le prochain choc. Il consiste surtout à comprendre le réseau à travers lequel ce choc se propagera.

https://www.swissre.com/institute/partnerships/age-of-interconnected-risks.html#publicationsummary

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